Querelle gastronomique au tribunal : du lard ou du cochon ?

La France vivait heureuse : elle aimait la vie, les femmes et la bonne bouffe. Un jour, les suppôts de la Réaction religieuse se réveillèrent, investirent les affaires publiques et revendiquèrent un style de vie, des droits, et l’adaptation, voire la soumission, de la société à leurs préceptes religieux. Élites intellectuelles et gouvernants cédèrent, par que ces revendications religieuses étaient le fait de minorités, et que les droits de l’homme nous obligent à respecter les minorités. Et puis, n’étions-nous pas des oppresseurs de race blanche, de culture judéo-chrétienne, qui plus est, colonialistes et esclavagiste. Depuis ce péché originel de culpabilisation, le pays est régulièrement traversé de crises existentielles. Ah, si on avait réagi énergiquement à l’époque et remis les fauteurs de trouble dans les clous de la République, comme elle l’avait fait énergiquement à la charnière du XIXème et du XXème siècle contre le cléricalisme d’une autre religion… Car, comme le disait en son temps Gambetta, le cléricalisme, voilà l’ennemi ! Mais bon, on ne refait pas l’histoire, on peut seulement la réécrire ou l’oublier, faute de l’avoir bien enseignée.

Très régulièrement les esprits s’agitent sur des considérations vestimentaires, à peine voilées, ou alimentaires quelque peu indigestes. Ces nouvelles querelles des Bouffons (non pas une guerre de quartiers de banlieue, mais une dispute sur les qualités respectives du style français ou italien dans la musique au XVIIIème siècle, qui opposait Ramistes et Lullistes, puis Gluckistes et Piccinistes[1]) ne font hélas plus rire grand monde. Depuis Astérix, les Français forment un peuple querelleur et bagarreur, mais l’aventure terminée, il n’y a plus de possibilité de se retrouver autour d’un banquet afin de réconcilier les uns et les autres, puisqu’on y mange du sanglier, donc un porc sauvage et qu’on y boit de la cervoise alcoolisée (on a réussi à faire taire le barde qui chante faux !).

Dans ces disputatio théologico-gastronomiques ou modistes, il y a donc les pour et les contre. Il y a surtout des claques – de bon sens – qui se perdent, et beaucoup de temps perdu, de pusillanimité, de lâcheté et d’impuissance de la part des pouvoirs publics qui n’osent rappeler ce qu’est l’art de vivre à la Française… Mais bon, comme tout se vaut, les autres arts de vivre valent bien le nôtre…

La guerre des cantines est déclarée. Nos prosélytes religieux réclament que les menus prennent en compte leurs interdits alimentaires. Quelques élus ont refusé de céder à cette pression identitaire et religieuse, avec plus ou moins de bonne foi (mais c’est un peu ça la politique). Il n’est pas facile d’établir un menu. On ne peut contenter tout le monde et son père et satisfaire tous les goûts et les couleurs. De plus, sous nos contrées, on mange du cochon. D’ailleurs les cochonnailles ne sont-elles pas un des fleurons de notre gastronomie. Donc, chez nous c’est cochon. Ailleurs c’est poisson, coquillages et crustacés, caramel et chocolat, ou bacalhau, ou poulet, ou pizza, ou couscous. En Australie on mange du kangourou, de l’émeu, du crocodile. Au menu traditionnel chinois, il y a des insectes grillés. Etc…

L’économe de l’école vous dira en plus, qu’avec son budget, on ne peut manger du bœuf tous les jours, et qu’avec toutes les revendications des uns et des autres, il devient très difficile de composer un menu. De plus, un menu de convenance, ça coûte. En ses périodes de restriction budgétaire, on rabote, on racle et toute économie est bonne à prendre. Donc, il y a du cochon à la cantine. Au nom de la laïcité, le maire de Chalon a supprimé les menus de remplacement instaurés par son prédécesseur, en 1984. Bon, on frise un peu la mauvaise foi, mais le cuisinier comme le charbonnier est maître chez soi. La délibération municipale n’a pas eu l’heur de plaire à des militants identitaires et religieux qui saisirent la justice administrative afin de la faire annuler. Voilà qui est chose faite.

Le tribunal administratif de Dijon a rendu son jugement le 28 août et donné satisfaction aux réclamants… renvoyant le maire à ses casseroles. « Si le service public de la restauration scolaire a un caractère facultatif et si l’obligation de proposer aux enfants un menu de substitution ne résulte d’aucune stipulation conventionnelle, d’aucune disposition constitutionnelle, législative ou réglementaire et d’aucun principe, la mesure consistant à mettre fin à un telle pratique affecte de manière suffisamment directe et certaine la situation des enfants fréquentant une cantine et constitue une décision dans l’appréciation de laquelle son  auteur doit, en vertu de l’article 3-1 de la Convention Internationale des Droit de l’Enfant[2], accorder une attention primordiale à l’intérêt supérieur de l’enfant ».

Autrement dit, la cantine n’est pas obligatoire, et le menu de substitution n’est pas un droit mais il faut y penser au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant. Subtil. C’est là invoquer de bien beaux et grands principes pour juger du contenu d’une assiette. Les juges semblent également reconnaître un droit acquis au menu sans porc. Dieu a son mot en dire en cuisine. En effet, ce menu de substitution existe à Chalon depuis 1984. « Un tel choix permettait la prise en compte, dans le respect de la liberté de conscience des enfants et des parents, des préoccupations d’ordre religieux ou culturel », et « les décisions attaquées ont retiré ce choix aux usagers du service, mettant ainsi fin à une pratique ancienne et durable qui n’avait jusqu’alors jamais fait débat, alors que les familles ne sont pas nécessairement en mesure à recourir à un autre mode de restauration ». Sauf qu’il peuvent apporter leur gamelle, comme les parents le font à l’usine, au bureau ou sur les chantiers.

Si l’affaire est arrivée là c’est bien que le maire y est pour quelque chose : il a mal motivé sa décision et fait référence alors au principe de laïcité, alors qu’il devait mettre en avant des raisons considérations financières et d’organisation. Il a fait référence à la laïcité. Il fallait être un peu plus malin et un peu moins militant : la cause laïque était plaidable en 1905, elle ne l’est plus guère en 2017.

Pour justifier l’annulation, les juges ont argué de l’intérêt supérieur de l’enfant. Ah l’intérêt de l’enfant. A l’époque de l’enfant roi, il justifie l’ordre moral compassionnel et bien des absurdités. Tiens l’intérêt de l’enfant n’est-il pas d’avoir un père et une mère, mais là ce n’est pas pareil… Le psy dira que l’incessante invocation à l’intérêt de l’enfant reflète une état d’esprit quelque peu régressif. Bon, mais l’intérêt de l’enfant était une parade pour ne pas asseoir la décision sur la liberté des cultes et le droit à avoir un menu conforme à ses convictions religieuses. Il vrai que dans l’école laïque, les cultes n’ont rien à y faire… sauf en Alsace-Moselle (et encore dans un cadre bien restreint). Donc la liberté religieuse ne pouvait justifier l’annulation. Re-donc, va pour l’intérêt de l’enfant. Mais de là à voir dans le contenu de l’assiette l’intérêt supérieur de l’enfant conformément à l’observation générale n°14 (2013) de la convention internationale, il y a un pas que les juges n’ont pas hésité à franchir.

À une autre époque, éclairée par les lumières de la raison, on aurait dénoncé ces interdits alimentaires comme des vestiges de l’obscurantisme et de la superstition. D’autres aurait remarqué que l’Occident riche et pansu se paye le luxe de querelles démesurément ridicules et dérisoires alors que des millions d’enfants dans le monde son mal nourris ou meurent de faim. Des théologiens aurait remarqué qu’on peut toujours s’arranger avec le Ciel, que Dieu est bon et qu’il tolère bien des exceptions aux règles et aux rites (mêmes les rites à Baga[3]), en cas de nécessité. Enfin, entre une tranche de porc et l’accès à l’éducation, il y a des priorités. Alors, va pour l’école, sa cantine et ses menus. Il suffit de ne manger que les légumes, un point c’est tout.

M’enfin, ils nous agacent avec leur identité religieuse, leurs revendications identitaires et essentialistes. Il est peut-être temps d’affirmer la supériorité du temporel sur le spirituel. L’intérêt de l’enfant est qu’il ait une éducation, qu’il puisse manger à la cantine si besoin était, et puis zut… Les juges n’ont pas à se faire conseillers diététiques. Moi je n’aime pas les rognons, le foie de génisse et la cervelle et quand il y en avait à la cantine, je n’en mangeais pas, sans emm… la terre entière et sans clamer ma religion alimentaire. D’autres n’aiment pas les épinards, les haricots, les pois chiches, le poisson, la soupe, les abats, etc…. Que dirait-on face à des revendications contre le couscous à l’école ? Cela peut aussi se justifier au nom des choix religieux et culturels des parents et de l’intérêt de l’enfant… Faut-il donc, au nom de l‘intérêt de l’enfant, légitimer les revendications alimentaires ? En effet l’interprétation des juges pourrait s’étendre à tous les goûts particuliers (c’est une question de culture).

L’invocation des textes internationaux à tout va est quelque peu agaçante. Il n’est pas certain que ces déclarations solennelles aient été convenues pour régler les petits détails de la vie quotidienne. Leurs auteurs pensaient surtout à limiter les abus, les atteintes graves et inadmissibles aux droits de l’homme, pas le menu d’une cantine d’une ville de province. Les abus viennent plutôt de la justice qui se livre à des abus d’interprétation en cherchant dans les textes internationaux de quoi légitimer les revendications de toutes les minorités, d’imposer à la société le nouvel ordre moral et d’inscrire dans le droit les conceptions autruistes et bien-pensantes des élites. Certes, les textes internationaux, une fois ratifiés par le Parlement, entrent dans l’ordre juridique interne. Mais quand même… il ne faut pas pousser le bouchon de l’interprétation jurisprudentielle trop loin. Tout est question de mesure. Il n’est pas certain qu’en signant ladite convention internationale des droits de l’enfant (en 1989) et en la ratifiant (1990) le législateur ait pensé aux menus de la cantine et au droit des enfants à manger ce qu’ils aiment !!!

Nous vivons bien sous le gouvernement des juges qui, sur les questions de société, décident à la place du peuple souverain et imposent leurs conceptions très bobo. Le tout sous la vigilante pression des associations militantes communautaristes qui s’emparent d’affaires locales pour faire prévaloir leurs conceptions de la société. En effet, la Ligue de défense judiciaire des musulmans, association nationale dévouée à la seule défense des musulmans, n’avait aucun lien avec la situation locale. Et pourtant, le tribunal reconnaît à cette association éminemment communautaire le droit à agir : « Si une association à ressort territorial, comme Ligue de défense judiciaire des musulmans ayant notamment pour objet social, de lutter contre les formes de discrimination religieuse de toute acte commis en raison de l’appartenance d’une personne ou d’un groupe à la religion et/ou la religion musulman, n’a en principe pas intérêt à agir contre une décision à champ d’application territorial, il peut en aller autrement si la décision une question qui, par son objet est ses implications, excède les circonstances locales ; que tel est le cas des décisions attaquées, de nature à affecter de façon spécifique les enfants de confession musulmane en répondant à une situation susceptible d’être rencontrée dans  d’autres communes ; que cette association a donc intérêt à agir ».

La question de la souveraineté étant posée, il serait bon qu’un jour, le pouvoir politique s’en mêle et mette de l’ordre dans tout ça, soit en dénonçant ces textes, soit en imposant des réserves d’interprétation[4]. On peut raisonnablement douter que les droits de l’homme se trouvent dans l’assiette. Tant qu’on n’oblige pas à manger du cochon ou d’autres choses qu’on aime pas. Là résiderait l’atteinte au des droits de l’homme et aux convictions alimentaires et religieuses. En attendant, il y a d’autres abus à sanctionner et d’autres libertés à protéger. Notamment la liberté de dénoncer le cléricalisme, l’emprise religieuse sur le droit et la vie civile, et la soumission du temporel au spirituel.

À propos, qu’est-ce qu’on mange ce soir ? Du lard ou du cochon ? Tiens, si on bouffait du curé, du pasteur, du rabbin, de l’imam… Alors, bon appétit.

Antoine de Nesle

 

Communiqué de presse du tribunal administratif de Dijon :

http://dijon.tribunal-administratif.fr/content/download/109426/1101434/version/1/file/Communiqué%20-%20Cantines%20scolaires%20de%20Chalon-sur-Saône.pdf

Jugement du tribunal administratif de Dijon :

http://dijon.tribunal-administratif.fr/content/download/109427/1101437/version/1/file/1502100%2C%201502726.pdf

[1] À l’époque, vers 1750 puis 1770, les amateurs se disputèrent sur le style musical. Les uns étaient partisans de l’esthétique française, les autres de l’esthétique italienne (notamment de Pergolèse). Notre Rousseau national épinglait notre musique : « Je crois avoir fait voir qu’il n’y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n’en est pas susceptible ; que le chant français n’est qu’un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue ; que l’harmonie en est brute, sans expression et sentant uniquement son remplissage d’écolier ; que les airs français ne sont point des airs ; que le récitatif français n’est point du récitatif. D’où je conclus que les Français n’ont point de musique et n’en peuvent avoir ; ou que si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux. »

[2] « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatif, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ».

[3] Religion du Dieu Baga, qui oblige à manger des plantes de la famille des brassicacées (dont le rutabaga) et les astéracées (dont le topinambour), pratiquée pendant la seconde guerre mondiale et actuellement par les bobos néo-bios.

[4] La République sait en faire. À propos de l’article 6 de la CIDE « les États parties reconnaissent que tout enfant a un droit inhérent à la vie », la France a ajouté une réserve d’interprétation : « … la présente Convention, notamment, l’article 6, ne saurait être interprétée comme faisant obstacle à l’application des dispositions de la législation française relative à l’interruption volontaire de grossesse », où le droit inhérent à la vie ne saurait donc prévaloir.

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