Qui s’y frotte, s’y pique : le triomphe de Catherine Frot dans Fleur de Cactus

J’aime bien les clichés, pas seulement lorsqu’ils sont photographiques, mais les clichés des conversations de bistro ou des repas de famille. Les clichés sont en quelque sorte des invariants sociologiques. Comme les plaques photographiques, ils révèlent les idées du temps et l’âme humaine. Les clichés sont des truismes… et l’homme est souvent un porc qui s’ignore. On l’a entendu il y a déjà longtemps dans L’Autre, la pièce de Florian Zeller qui mentionne la nature porcine de l’homme. Cependant, si l’homme est un porc, la femme est une cochonne, comme le constate Thérèse, pas la sainte mais la bénévole du Père Noël est une Ordure, sur le magnifique tableau que lui offre son généreux et faussement timide acolyte.

Donc, si le temps change, l’âme elle ne change guère… c’est là la grande déception des progressistes qui pensent que l’homme évolue en mieux grâce au Progrès. Je resterai fidèle à Rousseau – vous savez mon côté de gauche, celui qui me fait souffrir et que mon ostéopathe remet de temps à autre en place. Ce penseur des Lumières avait tout compris : le progrès des arts, de la civilisation et de la condition humaine ne mène pas forcément au progrès de l’âme… Cette constance et cette éternité de la pâte humaine me rassure. L’homme est capable du meilleur et du pire. Quel que soit le temps ou la météo, il est bon ou mauvais. Il peut même être con, voire très con… et la connerie, comme le rire, semble bien le propre de l’homme. En bon Flaubertien, je suis pour le droit à la connerie… pas la connerie minoritaire, engagée, conscientisée et militante, non, la connerie grasse, lourde, populaire, celle du beauf ou de Robert Bidochon. Au moins, je suis sûr d’avoir avec moi la majorité et de déboulonner Macron aux prochaines élections (le microcosme ferait bien de s’inquiéter, avec un tel programme, la Connerie et l’Amour, j’ai des velléités) : attention, la bêtise est en marche !

Dans l’album photographique, on trouve bien évidemment les clichés sexistes. C’est là-encore un invariant. La nature a fait deux sexes différents qui doivent se joindre afin de perpétuer l’espèce (une évidence qui ne va plus le devenir lorsqu’on légalisera la PM pour toutes)… et pour cela, essayer de vivre-ensemble. Ils se frottent, se reniflent, se jaugent, copulent et finissent par se mettre en couple pour tenter de se rassurer et de s’assurer un bâton de vieillesse. Et dieu sait que la vie avec l’autre c’est du cinéma, quand ce n’est pas une sinécure. Aujourd’hui, même ceux de même sexe ont adopté le modèle dominant, la vie de couple, le compte-joint, le conjoint qui ronfle, jusqu’au mariage, au divorce, la pension alimentaire, la prestation compensatoire et tutti quanti ! On n’arrête pas le Progrès !

Le sexisme est une attitude discriminatoire envers les femmes. Le politiquement correct et la nouvelle ministre des femmes marcheuses abhorre le sexisme et la beauf-attitude. Dans la société de l’égalité réelle ministérialisée par Hollande et du progressisme avancé des randonneurs, la discrimination est le mal absolu, la réincarnation du Diable, cornu et fourchu. Il faut donc lutter contre le sexisme. Moi, le sexisme, je suis pour, mais comme je suis moderne (donc de gauche), je suis pour le sexisme égalitaire et paritaire. Parce qu’au fond, les femmes sont aussi sexistes. Entre elles, ce sont des chipies. Et envers les hommes, leur attitude est aussi sexiste. Donc, que vivent les clichés sexistes ! Les blondes et les machos même combat !

Mon cliché sexiste préféré est « pour réussir, il faut coucher », pas seulement avec le producteur ou le rédacteur en chef. Les ouvrières couchent avec le contremaître. Les domestiques couchent avec le maître. Les femmes couchent avec le patron, les hommes avec la patronne mais aujourd’hui il leur est aussi possible de coucher avec le patron. Jadis, une jeune fille de basse extraction mais dotée d’un minimum d’éducation et de formation pouvait ainsi monter au lit et dans l’ascenseur social. Si on avait le bac, on faisait une première année de fac de droit ou de médecine, non pas pour les études, mais pour le mariage. Et si l’on était secrétaire, ben… on couchait. Ah, la secrétaire. Voilà encore un cliché, voire un fantasme. La fascination de Mademoiselle pour Monsieur et les pulsions de Monsieur envers Mademoiselle sont de bonnes versions, bien sexistes, d’un indéniable mauvais goût et de la dialectique du maître et de l’esclave, ou de la maîtresse rendant esclave son patron ou devenue l’esclave de son patron. Et c’est bien ce cliché qui a été sifflé par les chiens et chiennes de garde de la Bonne pensée lorsqu’ils ont entendu le texte succulent et les réparties piquantes de Fleur de Cactus, l’incomparable pièce de Barillet et Grédy. Eh oui, on ne peut plus rire de tout, sauf de l’homme blanc, machiste, hétérosexuel, franchouillard. Pour le reste, méfiez-vous des flèches des chasseurs de phobes. Qui s’y frotte s’y pique !

Pardonnez cette philosophie bistrotière et bidochonne qui n’avait qu’un but : piquer votre curiosité et emporter la Fleur de Cactus. Une sorte de trois coups. Moi, je pardonne à Barillet et Grédy leur sexisme, parce que les clichés ont toujours inspiré le théâtre… ça commence par Molière et Beaumarchais, et ça continue dans Feydeau et Labiche… J’oserai dire, heureusement que le sexisme existe, sinon, on n’aurait plus l’occasion de rire et d’en rire !

Fleur de Cactus est un classique oublié du boulevard, de deux grands maîtres du genre. Elle fut créée le 23 septembre 1964, réunissant deux grands des planches, Sophie Desmarets et Jean Poiret (ainsi que Jean Carmet dans le rôle de Norbert). Elle restera à l’affiche trois années durant. Tube du vaudeville, elle fera ensuite la joie des spectateurs d’Au théâtre ce soir. À l’époque où la France gaullienne inspirait encore les States, elle traversera l’Atlantique pour être jouée à Broadway, avec Lauren Bacall et adaptée au cinéma avec Ingrid Bergmann (Cactus Flower, 1969). Cocorico, ça c’est du succès. Au Théâtre Antoine, Michel Fau a eu le coup de génie de reprendre la pièce. Il la remet dans son jus, son décor des années 1960 (non pas une copie mais une adaptation du style très réussie, le cabinet, l’appartement et la boîte de nuit). La très bourgeoise, très élégante et très capricieuse patiente a des faux airs de madame Pompidou vêtue à la Paco Rabanne et la secrétaire a la blouse blanche qui sied à son état.

Fleur de cactus est une histoire simple, comme il sied à la comédie de boulevard. Desforges (Michel Fau) est un dentiste de la haute, des gens avec des dents. Il est un homme très pris et très courtisé. Il a une maîtresse, jeune, jolie, mais capricieuse et possessive. Pour avoir un peu de temps à lui, il ne peut que mentir à sa maîtresse. Il est plus facile à un dentiste d’arracher une dent que de s’arracher à sa maîtresse. Les hommes mentent car le mensonge est le propre de l’homme. Certaines femmes très religieuses mentent aussi. Mais le mensonge est masculin. Tous les hommes sont des menteurs, même s’ils ne se teignent pas les cheveux. Pour l’homme public le mensonge est nécessaire à sa promotion et à son élection. C’est une question de taille : il y a des micro-mensonges et des macro-mensonges. Pour l’homme privé, le mensonge est une protection, une assurance pour une vie tranquille. Le mensonge est un art. Et tous les menteurs ne sont pas de grands artistes. Alors le dentiste a trouvé le plus beau des mensonges : il est marié et a trois enfants : une saine et prenante occupation. Hélas, il y a un cactus. La vie est faite de plantes grasse et de cactus. Il lui faut trouver une épouse, et vite, une femme… où donc la trouver ? Et pourtant, il en a une sous la main… et il n’y pense même pas. La solution, c’est elle : la secrétaire-assistante, toujours dévouée à toutes les causes et surtout celle de l’amour.

Plus toute jeune et vieille fille (attention, expression sexiste, on dit femme célibataire ou libre de tout lien, elle est secrètement amoureuse de son dentiste de patron. Amour cruel, puisque le dentiste ne la remarque même pas. Une secrétaire n’est pas une femme, mais celle qui gère les agendas, dépatouille les situations difficile, calme les patients et assiste son patron. Elle le materne, gère son agenda et ses rendez-vous galants. Et elle soupire, jusqu’au jour où la chance lui sourit… grâce à un imbroglio amoureux, un ménage à trois, à quatre, à six, des vieux beaux, des anciennes et toujours belles, une dépressive, un libidineux, un jeune godelureau épris de femmes mûres (les meilleures !).. La suite est à découvrir sur place et vite. Encore deux jours, pour rire avant de partir en vacances. Le duo Michel Fau/Catherine Frot est extraordinaire. A défaut de faire l’amour, elle fait la moue. Et la moue de Catherine Frot vaut toute les moues du monde. Le décor et l’ambiance rappelleront les belles années, celle du chômage zéro, de la croissance et de l’inflation qui permettait de vivre bien, d’avoir sa maison payée à 40 ans, et de s’ébrouer dans des boites de nuit au décor psychédélique. C’était le bon temps de la France heureuse des années Pompidou, la fin des trente glorieuses. On goûtait à la liberté, on transgressait la morale (il y en avait alors une, d’une rigidité à effrayer nos confortables progressistes qui ne transgressent plus rien). La séduction existait encore. La pilule faisait ses débuts. C’était la belle époque d’avant soixante-huit, lorsque pointait l’émancipation des femmes, voire leur revanche sur la société machiste.

Antoine de Nesle

Fleur de Cactus, au théâtre Antoine (Paris) : https://www.theatre-antoine.com

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