Récréation météorologique : malgré le froid, l’humeur n’est pas de glace !

Il fait froid. Et ce froid alimente les conversations. On n’avait plus vu ça depuis bien longtemps, surtout dans les régions chaudes ! Le fond de l’air est frais, laïho, laïho, il n’y a plus saison, laïho laïho, chantait Jacques Dutronc (barde de l’ancien monde, remplacé par son fils Thomas[1]). Et avec ce froid, le fond de l’air effraie aussi. Rien ne va plus avec le climat qui se détraque. Il neige à Nice, à Sète et à Montpellier. Mais que fait le réchauffement climatique ?

Qu’il fasse froid en hiver n’étonnera pas les survivants de l’ancien monde. À cette époque, on vivait au rythme de la nature que l’on connaissait. La fatalité invitait à s’y adapter. On déneigeait à la pelle, pas avec une application. Quand le froid et la neige arrivent, le nouveau monde s’affole. Lui qui a la prétention de tout changer, de changer l’homme et son environnement, et même le temps (de travail surtout), peut-être va-t-il aussi s’attaquer la météo ? Il doit bien y avoir un algorithme ou une start-up pour cela !

Ah cette météo, capricieuse et indomptable ! La météo met les températures à bas. Le froid en hiver est inadmissible, il perturbe l’économie, l’avancée inexorable du progrès des sciences et des mœurs. Les technologies nouvelles tombent en panne parce qu’elles ne le supportent pas. Les trains aussi… à croire que les fabricants ont oublié qu’il pouvait faire froid chez nous. Avec le gel les mécaniques électroniques flanchent et ce n’est pas la réforme du statut des cheminots qui y changera grand-chose.

On attend une ordonnance macronienne pour canaliser la météo, la faire entrer dans les clous et les objectifs de Maastricht, et l’empêcher de sévir. Jupiter, dieux des dieux, maître de l’Olympe, doit absolument changer le statut de l’hiver, lui ôter ses droits et ses températures acquis. Les saisons sont genrées, marquées par leurs caractères (bons et mauvais d’ailleurs). Alors vive les trans-saisons, ni printanières, ni estivales, ni automnales, ni hivernales, un peu tout à la fois, ni de gauche, ni de droite, et en même temps de tout temps. En marche pour le temps nouveau !

L’arrivée du froid de Sibérie devrait inciter les Européens à réagir contre la Russie : ne serait-ce pas le signe avant-coureur d’une invasion russe, après la Crimée, les marches de l’Ukraine. D’abord le vent froid, le gel, la neige, puis les mafias, ensuite les conglomérats qui rachètent tout et les investissements douteux, puis les fake-news et les cyberattaques, et enfin les soldats. Comme en 14… pas 1914, mais 1814, lorsqu’après la Bérézina napoléonienne, les troupes russes occupaient Paris et que le tsar Alexandre 1er faisait la pluie et le beau temps. Il est vrai qu’on était au printemps.

Le froid est une sensation. En principe, le froid est cet état où règne une température sensiblement inférieure à celle du corps humain. Donc il fait froid à moins de 37 degrés. Ouf, j’ai chaud. Je me souviens d’un ami qui me disait que le chaud et le froid n’étaient que des sensations, des perceptions de la réalité. Il suffisait donc de se persuader du contraire. En osant prendre un bain de mer au mois de mai en Méditerranée, après avoir trempé une partie du corps, il est revenu sur la plage, en disant que la mer était froide, et que même en se persuadant, elle le restait. Comme quoi, l’homme est bien peu de chose face à la nature… Dame Nature aime ainsi à taquiner les prétentions de l’homme à la domination. Elle ne balance pas encore son porc ; elle résiste, maligne qu’elle demeure. Ah la garce ! Si on peut encore le dire… sans se faire « schiappatiser ». Ayez le verbe prudent, car le nouveau monde, c’est le redressement moral accompagné du redressement fiscal. La constatation des infractions et les procès-verbaux ayant, bien sûr, été privatisés à une société, plus efficace et plus rentable que les officiers de police judiciaire.

Donc, on a froid. Il fait un froid de canard, de loup… toute la ménagerie peut y passer et trépasser. Aïe, j’ai reçu un coup de froid qui me provoque des sueurs froides. Aurais-je attrapé froid ? Mon docteur me dit que les abcès non inflammatoires sont froids. Les écrouelles et la scrofule sont des humeurs froides. Bien au chaud, on peut quand même manger froid et s’offrir buffet froid (pour ranger ses affaires au chaud !). Le criminel qui a le sang chaud est trop impulsif pour assassiner de sang-froid. Mais la vengeance et un plat qui se mange froid. Ceux qui regardent les jolies femmes n’ont pas froid aux yeux. On leur conseille vivement de réduire la chaleur oculaire. Chauds, ils vous cueillent à froid et hop… ça fait froid dans le dos ! D’ailleurs, en toute occasion il faut garder son sang-froid et la tête froide, surtout avec les personnes un peu chaudes qui ont le sang chaud ! « Quand j’invite une jeune fille/ C’est juste pour jouer aux quilles/ Si elle se déshabille, alors je m’égosille : / le fond de l’air est frais, laïho, laïho… » Demain, l’homme du nouveau monde sera un animal à sang froid, rationnel comme un algorithme, il contrôlera ses émotions, ses pulsions. Avec des applications, il gérera sa vie, son couple, ses enfants, ses amis, son travail, ses loisirs. Tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Plus de chaleurs, plus de vapeurs. Bon, on ne m’y reprendra pas de sitôt, même à Cîteaux : en effet, chat échaudé craint l’eau froide.

Et pour hausser le niveau, on finira avec une note culturelle et poétique : les grands auteurs nous font prendre de la hauteur sur la vie et les choses. C’est toujours l’objectif de la Gazette que d’apporter modestement quelques lettres aux hommes de chiffres que sont ses lecteurs affairés. Et pour ne pas quitter la positive attitude qui sied aux gens d’affaires, restons optimistes. Après l’hiver, le printemps ! C’est prévu pour le 20 mars. Dans l’univers des saisons, rien ne dure, tout change, pour que rien ne change. Et ce depuis la nuit des temps.

Antoine de Nesle

Le Gel :

Sous le fuligineux étain d’un ciel d’hiver,

Le froid gerce le sol des plaines assoupies,

La neige adhère aux flancs râpés d’un talus vert

Et par le vide entier grincent des vols de pies.

 

Avec leurs fins rameaux en serres de harpies,

De noirs taillis méchants s’acharnent à griffer,

Un tas de feuilles d’or pourrissent en charpies ;

On s’imagine entendre au loin casser du fer.

 

C’est l’infini du gel cruel, il incarcère

Notre âme en un étau géant qui se resserre,

Tandis qu’avec un dur et sec et faux accord

Une cloche de bourg voisin dit sa complainte,

Martèle obstinément l’âpre silence – et tinte

Que, dans le soir, là-bas, on met en terre un mort.

 

Émile Verhaeren.

[1]  https://www.youtube.com/watch?v=EBJPEfAsDMA

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