Réflexion sur les transferts des politiques et des journalistes

Deux informations viennent déranger les certitudes du microcosme médiatico-politique. A la conférence sur les ordonnances travail, une journaliste interpelle le Premier ministre, avec une question gênante relative à son autonomie politique. Silence offusqué dans la salle et le milieu. Cette journaliste qui officie à la télé, chez Bolloré, est aussi porte-parole de mouvement mélanchoniste, la France Insoumise. Dans la même semaine, on apprend que le journaliste Bruno Roger-Petit rejoint l’Elysée pour s’occuper des tweets du président. Les auditeurs de Radio-Classique ne sont pas étonnés de cette promotion, tellement le soutien du journaliste était flagrant sur l’antenne : il avait déjà dépassé la frontière entre le journalisme et le militantisme. Ce cumul de casquettes fait désordre, et beaucoup d’éditorialistes de s’en offusquer, dénonçant le mélange des genres et les relations incestueuses entre pouvoir politique et pouvoir médiatique. Cris d’orfraie de faux naïfs qui viennent de découvrir l’eau tiède.  On l’a oublié, mais Claude Sérillon avait rejoint le staff de la com’ du Président Hollande, et son expertise n’avait d’ailleurs pas été très efficace. Depuis peu, des personnages politiques de tout bord, une fois la carrière politique interrompue, se recyclent à la télé ou la radio (Roselyne Bachelot, Jean-Louis Debré, Jeannette Boughrab, Aurélie Filippetti, Julien Dray, Henri Guaino, Gaspard Gantzer, et même le grand sage de l’Empire du Milieu, Jean-Pierre Raffarin). Comme quoi, l’univers du sport n’a pas le monopole des transferts !

Les politiques sont fascinés par les médias. Alors, la tentation est grande de franchir la barrière. Et quand on a été professionnel du verbe, communicant de la politique plus qu’acteur, rien de plus banal que de se recycler dans une autre entreprise du verbe et du commentaire, faute de mieux. Les saltimbanques jouent dans le même cirque ! François Hollande avait simultanément exercé une carrière de moi président et de journaliste, en passant son temps à commenter l’actualité au lieu de présider aux destinées du pays. On pardonnera donc aux politiques cette reconversion, faute pour eux d’être capable de faire autre chose : parler ou bien faire de l’entregent dans les affaires ou le barreau, avec son carnet d’adresses semblent pour eux la seule reconversion possible, sans faire trop d’effort.

Qu’un politique tienne une chronique dans un journal, rien de moins choquant. Georges Clemenceau écrivait dans l’Aurore et on lui doit des tribunes célèbres et un engagement sans faille pour ses convictions. Mais il était d’abord un politique avent d’être journaliste. D’ailleurs il ne se prétendait pas tel et la carte de journaliste et son statut n’existaient pas. Il était engagé et ne se cachait pas derrière sa plume. C’était clair. Il participait au débat qu’animait alors le presse d’opinion, vielle tradition des démocraties parlementaires. Pas de libertés, sans liberté de la presse et d’opinion. On se battait alors pour des idées – même en duel – et tous les mots étaient permis. Aujourd’hui, ce combat est rendu plus difficile, puisque la presse d’opinion a disparu, ou presque, et que les idées qui dérangent seront poursuivies en justice par toutes les associations anti-phobes, grâce aux lois scélérates qui bâillonnent la liberté de pensée et interdisent de critiquer le politiquement correct, la pensée officielle et le nouvel ordre moral.

Alors qu’Henri Guaino anime une chronique sur une radio, voilà qui n’est pas choquant. C’est un politique, certes, mais il fut d’abord un penseur de la politique, puis un député de la République. Sa parole est intéressante. Elle dérange, donc elle est utile. Julien Dray arrive sur LCI, pourquoi pas… Il ne faut donc pas s’envelopper de voiles hypocrites et dénoncer le transfert des politiques dans les médias. Le débat d’opinion en a besoin. En revanche, il ne faut pas mêler les statuts et les genres, bien que l’époque soit au transgenre, à la confusion des genres, des sexes, des espaces publics et privés.

Le modèle dominant de la presse est issu du monde anglo-saxon. Il n’y aurait plus de presse d’opinion mais seulement une presse d’information. Mon œil ! Ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire des grimaces. Il n’y a pas de presse d’information neutre. On sait que les Echos sont le porte-parole des puissances économiques, et que Libé est le porte-voix de la Bobosphère. Il en faut. Dans les hebdomadaires, la diversité d’opinion est plus engagée : Marianne n’est pas Valeurs Actuelles et tant mieux d’ailleurs. En province, les journaux sont plutôt légitimistes, très dociles envers les pouvoirs locaux en place. Logique, ils sont en situation de monopole. Il y a beaucoup de connivence et plus de pluralisme politique dans la presse de province. Jadis, on avait son journal républicain, catho, coco, socialo, rad-soc, royaliste, etc… des feuilles de choux locales qui reprenaient les informations voire les éditos des grands journaux de leur obédience. On se battait encore pour des idées. Maintenant, il n’y a plus guère d’idées, sauf la doxa bien-pensante. La démocratie apaisée prend des airs de dictature de l’évidence. Heureusement que les grands journaux laissent encore une place à des rubriques d’opinions. On sait alors que le Monde est le journal officiel de la gauche macrono-bobo, que le Figaro ouvre son Figaro-Vox à la droite et au souverainistes des deux bords. Pas la peine de s’en offusquer. Mais il ne fait pas faire du Monde le journal de référence, neutre et objectif. Il a ses penchants et doit les assumer comme tel.

A l’ère du macronisme, il est de bon ton de taper sur les politiques, comme si les marcheurs n’étaient pas des politiques, qui se révèleront plus politiciens que ceux qu’ils ont chassés. Le président s’égare d’ailleurs à dénoncer avec mépris les partis, alors que la constitution précise qu’ils contribuent à l’expression du suffrage universel, et que sa fonction serait plutôt de défendre le pluralisme des partis et des opinions, même celles qui (le) dérangent, plutôt que d’être le Jupiter d’une majorité hégémonique. Curieuse démocratie jupitérienne qui défend la diversité diversitaire et minoritaire et interdit la diversité des idées.

La reconversion des politiques dans les médias serait une hérésie. Gaël Brustier tire une langue maussade et scandalisée : « C’est une erreur des télés de penser que les politiques vont donner du sens alors que, s’ils ont été évincés, c’est qu’ils ont failli ». A l’entendre, on rétablirait la proscription et l’exil des vaincus. Certes, la classe politique n’a pas réussi grand-chose ses derniers temps. Mais le sens que peut donner le battu vaut bien le sens du vainqueur. La doxa managériale veut que celui qui a failli soit licencié. Le patron électeur a pris cette décision. Mais, il y a bien longtemps que les faillis ne sont plus interdits, et qu’ils ont droit à se refaire… Une idée n’est pas un produit. Un produit ne marche pas, on le jette ou on en change. Beaucoup de politiques changent d’ailleurs d’idées, pour éviter d’être changés ou jetés, comme le ministre de l’Economie, contre la CSG avant, converti depuis son maroquin, ou le Premier ministre, exemple de la transmutation politique.  Mais, on ne peut jeter les idées à la poubelle aussi facilement. Les idées sont vivantes, elles ont le droit à la vie, à l’expression. Même Hollande a le droit de parler : on n’est pas forcé de l’entendre. Le marxisme est mort, mais faut-il rejeter pour autant certaines de ses clefs d’analyse ? Le libéralisme mondialiste triomphe : faut-il pour autant en faire une vérité absolue, sans exercer un minimum d’esprit critique, sans révéler ses abus et ses contradictions.

Donc, qu’un politique continue à exprimer ses idées et se reconvertisse dans les médias, pourquoi pas (encore faut-il assumer et ne pas se prétendre journaliste) ! Personne ne s’offusque du chemin inverse. Quand les gens des médias entrent en politique, il n’y aurait plus de connivence entre les deux mondes. Notre ministre de l’Ecologie a d’abord été un animateur de la nature, puis un homme d’affaires avisé. Ayant fait une carrière avec l’idée écologique, le shampooing et la mousse, il finit ministre. Rien de choquant… Non ? Au-delà des frontières, le président Trump animait auparavant une émission de télévision. Le président du Portugal, Marcelo Rebelo de Souza, politicien, professeur d’université, s’est rendu populaire par ses chroniques télévisuelles, ce qui lui permit d’être élu au premier tour en 2016[1]. D’autres journalistes entretiennent des relations incestueuses et inavouées avec le pouvoir politique ou les puissances de l’argent, ce qui amène à se poser la question de la séparation des pouvoirs, indispensable dans une démocratie. Or c’est bien là que le bât blesse. Le pouvoir médiatique est trop proche du pouvoir politique (et on ne dira rien ici de sa proximité avec le pouvoir économique, qui finance les deux). Il se nourrit de lui, il en a besoin. Les deux mondes se connaissent trop, fréquentent les mêmes endroits, partagent le même art de vivre, les mêmes idées, les mêmes visions sociétales et finissent par se marier ou concubiner entre eux.

On préférerait que chacun reste chez soi, dans son métier, dans son domaine, pour éviter la confusion des genres. Le monde médiatico-politique apparaît trop comme une famille, la Famille, avec sa cause, sa cosa nostra. Les politiques battus auraient du mérite et du courage à se reconvertir en créant leur entreprise, à passer des concours de la fonction publique, à chercher du boulot à l’APEC, à être ailleurs et autrement. L’Etat Providence pourrait même leur financer une formation-reconversion, comme pour les salariés d’en bas. Ce serait là une belle leçon d’égalité et d’humilité. Bon, il ne faut pas rêver. Les hommes sont humains, trop humains. On sait que toute cette affaire est une question de morale… mais pas de moralisation, sinon les marcheurs sont capables de voter une loi sur l’interdiction des anciens politiques dans les médias. La morale est une affaire personnelle, on n’en a plus guère d’ailleurs, sauf celle de la vanité et de l’argent (ben oui, comme les autres les politiques ont peur du déclassement et de devenir pauvres !). A chacun donc d’agir avec honnêteté, s’il en reste encore. Le politique , homme d’opinion n’est pas un journaliste, et le journaliste d’information n’est pas un politique. Les deux contribuent au débat public qui doit se faire dans la clarté du positionnement de chacun, la différence de statut et le respect de la séparation des pouvoirs, de tous les pouvoirs, politique, médiatique et économique.

Antoine de Nesle

[1] Les Portugais élisent un président universitaire, les Français un énarque. A chaque pays ses élites ! Tant pis pour nous…

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