Repas de famille au Poche-Montparnasse : les Mesguich père et fils dans le légendaire Souper

Dialogue :

  • Qui vient dîner ce soir ?
  • Personne !
  • Chérie as-tu pensé à inviter les voisins ?
  • Non !
  • C’est tant mieux. Ils sont un peu rasoirs… et il y a mieux… Ce soir on va souper… ou plutôt on va au souper, en bonne compagnie : Talleyrand, Fouché !
  • Des collègues du boulot ? Ça ne me tente pas…
  • Mieux que cela, des héros de l’Histoire… pas des petites histoires de tous les jours, mais de la grande Histoire. Celle qui raconte le destin de la France.
  • Mais, si je me souviens bien, ils sont morts depuis longtemps.
  • C’est sans importance. Les personnages de l’histoire sont immortels. Ils restent dans nos mémoires, ou celles qu’ils ont écrites et se réincarnent sous la plume des auteurs et dans la peau des acteurs…. Et quelle peau. Daniel Mesguich et son fils William. On a du pot d’avoir de tels acteurs jouant un texte délicieusement spirituel, écrit par Jean-Claude Brisville…
  • Et où est-ce ?
  • Au Poche-Montparnasse, un petit théâtre de grandes surprises. Dépêche-toi, c’est à 21 heures… Par ici le bon souper !

Dans la famille Mesguich, je choisis le père, puis le fils et enfin l’esprit saint qui règne sur le théâtre. Le Poche-Montparnasse réinvite la petite famille pour un Souper de légende. Les deux compères-et-fils avaient déjà montré leur complicité et leur talent dans une rencontre entre Descartes et Pascal l’an dernier. Toujours du même Brisville, le spécialiste des rencontres… non pas sur internet, mais au théâtre, des rencontres de héros de l’Histoire. On connaît bien des familles d’artistes. La vocation se transmet-elle par le sang paternel ou le lait maternel (SVP, pas de procès en racisme[1]) ? Dieu seul le sait ou alors la génétique… et c’est sans intérêt. Le théâtre, lorsqu’on naît dedans, il n’est pas étonnant qu’il fascine. Il y eut les Coquelin, les frères, l’aîné et le cadet. L’aîné eut le bonheur de créer, Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, le 28 décembre 1897. Il y eut les Guitry, père et fils, Lucien et Sacha. Puis les Brasseur, Pierre et Claude et bien d’autres, les Depardieu plus près de nous. Mais de là à jouer en famille c’est une autre affaire. Avez-vous déjà essayé de jouer avec votre père ou votre fils ? Les yeux dans les yeux (comme Mitterrand face à Chirac, comme Cahuzac à la Chambre), à se donner la réplique, à être un autre. Je est un autre et mon jeu, je joue un autre. Pas évident… Certes, la vie de famille est aussi un théâtre et on y joue aussi un rôle : le bon père ou le bon fils, ou les mauvais, les prodigues. Mais au théâtre, on se met dans la peau d’un autre : on oublie d’être le père et le fils pour être l’autre. Ça doit intimider…

Ceux de l’ancien monde retrouveront avec plaisir les charmes de Daniel Mesguish, ses yeux, son sourire, à faire craquer ma mère ! Le petit William a hérité de la couronne… théâtrale et du regard perçant de son père… Il y a un air de famille (donc pas besoin de faire une analyse ADN). Le père assume sa paternité et le fils sa filiation et c’est un bonheur de les retrouver à table pour ce dîner historique[2].

L’auteur de ce souper n’est pas très connu. On lui doit les paroles du Beaumarchais l’insolent, en 1996, le film d’Edouard Molinaro, d’après une pièce de Sacha Guitry. Jean-Claude Brisville (1922-2014) n’était pas, a priori, de la scène, bien que très introduit dans le milieu de la Seine littéraire. Aussi a-t-il fait tous les métiers de la plume ou presque. Journaliste, dramaturge, essayiste. Il fut aussi l’éditeur qui fit connaître Ernst Jünger, puis directeur du Livre de Poche. Licencié à soixante ans, en 1981, année de création du totem devenu tabou de la retraite à soixante ans, il se met au théâtre. L’homme est sombre, du genre mélancolique et solitaire[3]. Tant mieux, la solitude est propice à la création et à l’écriture. Feu Jean-Claude Brisville était un homme de l’ancien monde, sans ordinateur ni portable (outils qui ne sont donc pas indispensables au talent). Ce monde, son monde, il le raconte en 2006, dans un livre de souvenirs, et quels souvenirs ! Avoir côtoyé Marcel Camus, Ernst Jünger, René Char, Julien Gracq, n’est pas donné à tout le monde. À chacun ses pipeuls ! Ceux-là n’étaient pas « vus à la télé », ni chez Drucker et encore mois chez Ruquier…

Il y a ceux qui écrivent dans les cafés, et ceux qui écrivent chez eux, au milieu des livres. Car des livres, il en faut pour connaître la vie des héros d’autrefois. Livres d’histoire, biographies, mémoires, choses vues. Ce devait être la recette de Brisville pour inventer ces rencontres historiques, celle qui eurent lieu, ou pas, celles qui auraient pu avoir lieu. Les fictions de l’Histoire sont les plus belles des histoires et en disent plus que la vraie. Homme de lettre, amateur de patrimoine littéraire, il s’adonne aussi au dialogue philosophique et invente un Entretien de M. Descartes avec M. Pascal le jeune (1985), servi par deux grands acteurs : Henri Virlojeux en Descartes et Daniel Mesguich en Pascal. En 2014, les rôles s’inversent : Mesguich a vieilli et joue Descartes, son fils est Pascal. Le théâtre est bien tout une histoire, une histoire de vie, de jeunesse, de vieillesse !

En 1991, Brisville imagine la rencontre de Julie de Lespinasse et de Madame Du Deffand (la copine de Voltaire du billet du début de cette année). C’est l’Antichambre, avec Suzanne Flon, Henri Virlojeux, et Emmanuelle Meyssignac. Entre temps, la Révolution est passée par là et son bicentenaire et ses héros… dont Talleyrand et Fouché, deux monstres sacrés de notre histoire qui survécurent à tous les régimes et à la guillotine. On les retrouve attablés en juillet 1815, afin de préparer la seconde Restauration, le retour du Père de Gand, le roi Louis XVIII, déjà installé sur le trône de ses ancêtres en 1814, puis chassé par le retour de Napoléon et revenu Cent jours après, par la grâce de la défaite de Waterloo (qui est une bataille principalement – 18 juin 1815 – et une gare londonienne, inaugurée en 1848 et une station de métro accessoirement connue des yuppies, start-upers et autres novimundistes … Après tout, nous avons bien notre pont d’Iéna, l’avenue de Friedland, la rue de Rivoli, la gare d’Austerlitz). Ce souper du délicieux Claude Rich (Talleyrand) et du bourru Claude Brasseur (Fouché) dura très longtemps sur les planches. Il se termina au cinéma avec un film d’Edouard Molinaro (1992). Un grand texte, du grand jeu, du grand art. Il y eut ensuite une version avec un Niels Arestrup, sanguin, et Patrick Chesnais colérique, au théâtre de La Madeleine (2015)[4]. Au Souper du Poche, Daniel Mesguich joue un Talleyrand esthète, jouisseur, fin et finaud. Le Fouché de William est taiseux, renfrogné, dominateur mais peu sûr de lui. Chaque acteur est parti à la rencontre des personnages et s’habille du personnage à sa façon, retenant un trait de caractère, effaçant un autre. On peut donc voir et revoir la pièce, toujours la même et si différente.

De Brisville, on connaît moins une autre rencontre célèbre, et plus qu’une rencontre, un face à face cruel, celui de Napoléon et de son geôlier de Sainte-Hélène, Hudson Lowe, dans une Dernière salve jouée par Claude Brasseur et Jacques François, en 1997. Brisville avait trouvé le filon, mais il avait le talent du verbe, en reprenant celui des autres et de ses héros, mots vrais, mots apocryphes, mots inventés… Son amour de la belle langue fut récompensé par la gardienne des belles-lettres, l’Académie Française, qui lui attribua un mérité grand prix du théâtre en 1989.

Allez-donc souper au Poche un de ces soirs. Faites vite, on dessert la table le 4 mars, après le dessert. Les Béotiens apprécieront la pièce, comme un suave amuse-bouche. On retrouve avec délectation l’esprit français, l’art de la conversation, ce grand art cher à Jean d’Ormesson, à Jean-Claude Brisville et à tous les nostalgiques de l’ancien monde. Aux férus d’Histoire, je laisse des explications pour comprendre la pièce, son contexte, les allusions, et les jeux de mot. Bon appétit et bonne soirée !

Antoine de Nesle

Le Souper, au Poche-Montparnasse, Paris, jusqu’au 4 mars :

http://www.theatredepoche-montparnasse.com/project/le-souper/

Pour en savoir plus : http://www.theatredepoche-montparnasse.com/wp-content/uploads/2017/12/DPSouper3.pdf

Annexe : la petite histoire d’un Souper dans la grande Histoire.

Faut-il savoir l’Histoire pour aller voir des pièces historiques ? Peut-être ! Pas sûr ! Le théâtre historique est-il le théâtre de l’Histoire ? Peut-être ! Pas sûr ! Fouché et Talleyrand ont-ils soupé ensemble pour causer de la France ? En 1815 ? Peut-être, pas sûr ! En revanche, les compères -qui se détestent- se sont retrouvés à dîner le 23 avril 1814, lors de la première Restauration monarchique (et non pas culinaire)[5]. Le fait est avéré dans les mémoires de Fouché et surtout une lettre qu’il envoie au prince de Bénévent, Talleyrand : « Je me rendrai chez votre Altesse à 5 heures et demie et j’aurai l’honneur de dîner avec elle ». De quoi ont-ils causé ? Dieu seul le sait… De la France certainement, puisqu’ils étaient des personnages de son histoire, deux ministres de l’Empire en disgrâce, l’un à la police, l’autre aux affaires étrangères, tous deux aventuriers de la Révolution et complices de Napoléon et tous deux aussi enrichis par le service rendu à tous les régimes, ni de droite, ni de gauche et en même temps. Ce que dit la pièce est juste, mais pas tout à fait. Brisville a concentré quelques évènements de ce début d’été 1815. Ce n’est pas grave, car plus que l’exactitude de l’Histoire, c’est l’esprit qui importe.

18 juin 1815 ! La Garde meurt mais ne se rend pas. Napoléon est vaincu. Napoléon est fini. Ouf ! Il était parti et revenu : il repartira. Pour comprendre ce souper de 1815, il faut revenir à 1814, lorsqu’eut lieu le vrai souper. Après la désastreuse retraite de Russie, la bataille des nations (Leipzig, 16-19 octobre 1813) et l’échec en Espagne, la France est envahie par la coalition des Alliés au début de l’année 1814, dans le Sud et le Nord-Est. L’empereur mène une dernière bataille de France. Mais les victoires pour l’honneur et la gloire (Champaubert, Montmirail, Arcis-sur-Aube) n’arrivent pas à freiner l’invasion de toute l’Europe coalisée. Les Alliés arrivent à Paris. Les maréchaux lâchent l’Empereur. Napoléon abdique. Talleyrand, nommé au conseil de régence, conspire comme il respire. Les grenouilles se cherchent un roi, il leur en trouvera un. L’ancien ministre loge le tsar chez lui. Et c’est Alexandre qui décidera de la suite politique à donner à l’Empire. Il y a bien une impératrice régente, un fils, Napoléon II, mais curieusement, rares sont ceux qui misent sur la continuité des Bonaparte. Il est vrai que l’Empire sent le soufre, l’étouffement politique, le canon, les balles et les baïonnettes. L’Empire, c’est la guerre. Et la guerre, la conscription, les conquêtes, la valse des couronnes, plus personne n’en veut, ni en France, ni en Europe. La paix dépend du régime politique que la France se donnera. Talleyrand le sait. Ce qui reste de l’Empire, le Sénat, se réunit pour préparer une nouvelle constitution. Les notables révolutionnaires, ceux qui ont survécu, sont devenus libéraux. Ils ne veulent plus de la dictature napoléonienne. Il leur faut trouver le régime qui conciliera les vingt ans d’histoire, préserva les droits et libertés conquises depuis 1789, et réconciliera les Français, ceux de l’Ancien régime et ceux de la Révolution. La République a laissé de mauvais souvenirs, la Terreur ou l’instabilité directoriale. La continuité impériale n’est pas plus crédible. Reste donc la monarchie et le retour des Bourbons. Oui, mais pas à n’importe quel prix. Il est vrai que Louis XVIII, frère du roi défunt Louis XVI, devenu roi à la mort de son neveu Louis XVII, le prisonnier du Temple, le 8 juin 1795, a vieilli. La sagesse est une vertu venue avec l’âge et l’exil. La très réactionnaire déclaration de Vérone (24 juin 1795) est oubliée. Louis-Stanislas-Xavier fait partie de ceux qui ont beaucoup appris de l’exil et veulent oublier (mais pas tout). La France de 1814 n’est plus celle de 1789. Il faudra faire des concessions. Le Sénat lui propose sa constitution libérale. Il la refuse. Non pas dans son contenu, mais dans son principe. Il ne reçoit pas la couronne de la nation. Il est le roi de France depuis vingt-trois ans et il accepte d’octroyer une constitution, la Charte, à son peuple, dans laquelle il adhère à l’indispensable compromis politique. Le retour des Bourbons n’est pas une revanche, mais la nécessaire continuité de la France. Talleyrand aura plaidé sa cause auprès sénateurs et des souverains d’Europe et surtout du tsar, maître du jeu et peu favorable à l’ancienne dynastie qu’il méprise. Le Bourbon, c’est un gage de paix. La France retrouve ses frontières de 1791, à peine agrandies (Landau, Savoie, Nice) et une constitution à l’anglaise, libérale. Et ce n’est pas à 59 ans que Louis XVIII commencera une carrière de dictateur !

En remettant Louis XVIII sur le trône de ses ancêtres, Talleyrand réussit son 18 brumaire à l’envers. En effet, son coup d’État ne débouche pas sur un régime autoritaire, mais sur une monarchie libérale, que les années, le tempérament et la sagesse de Louis XVIII parlementariseront. Malheureusement, le nouveau régime commet quelques maladresses. Il maintient certes les notables de l’Empire, intègre les nobles immigrés, mais la démobilisation de l’armée passe mal. Les grognards sont devenus des demi-soldes et se sentent abandonnés. Ça murmure, ça gronde. Exilé sur l’île d’Elbe, Napoléon entend les soupirs de cette France qui se dit esclave. Il prépare son retour et le 1er mars 1815, il débarque à Golfe-Juan. C’est un coup de poker. L’Aigle a pris son envol. Le roi, avec le soutien des maréchaux, décide d’envoyer des troupes contre l’Usurpateur. On attend Napoléon dans la vallée du Rhône, mais il prend la route des Alpes, par Digne, jusqu’à Grenoble. Petit à petit, les troupes se rallient à lui. À Grenoble, les soldats refusent de tirer sur leur Empereur. C’est gagné. Envoyé pour ramener l’usurpateur le maréchal Ney, gouverneur militaire de Besançon, trahit le roi et rallie Napoléon, dans la nuit du 13 au 14 mars, alors qu’il campe à Lons-le-Saunier (Jura)[6]. Le destin de la France a basculé en Franche-Comté, cette région rayée de la carte par le président Hollande. Ney retrouve Napoléon à Auxerre. La route de Paris est ouverte. Le 19 mars 1815, Louis XVIII, délaisse la capitale et son trône, et fuit à Gand. Mais il n’a pas abandonné sa couronne. Il est le roi légitime en exil. Il suffit d’attendre. Les puissances n’accepteront pas le retour de l’Usurpateur.

Comme Nicolas Sarkozy, Napoléon a changé… En tout cas, il le dit. S’il s’est converti à la monarchie libérale, il ne veut pas de la Charte du Bourbon et demande à Benjamin Constant de lui rédiger une constitution. Le proscrit d’hier, rallié, rédige l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, une version libérale du bonapartisme (revue et corrigé par la Charte). Le corps électoral est convoqué. Les députés se retrouvent au Champ de mai… qui sera le chant du cygne des Cent-Jours. Dans le pays profond, le retour de l’Aigle a suscité plus d’abstention et d’attentisme que de ferveur. La coalition européenne se reforme. Habile, Napoléon ne l’attend pas et décide d’aller de l’avant et d’attaquer le maillon faible, les Pays-Bas autrichiens. Il marche sur Bruxelles. La rencontre avec les Alliés, commandés par Wellington, se fait à Waterloo. L’Empereur attendit le secours de Grouchy, et c’est Blücher qui arriva en soutien des Anglais. La garde meurt mais ne se rend pas. Et merde, aurait dit Cambronne. C’est perdu, foutu. À Gand, Louis XVIII prépare son retour. Mais à Paris, en juin 1815, l’homme de la situation n’est plus Talleyrand, contrairement à ce qu’on pourrait penser dans le Souper, mais Fouché, ancien ministre de la police, sénateur qui vient de se faire nommer président du gouvernement provisoire par les libéraux de la Chambre. Talleyrand n’est pas à Paris, mais à Vienne : ministre des relations extérieures de Louis XVIII, plénipotentiaire à Vienne, il négocie la nouvelle paix européenne.

L’histoire est jeu de cartes, de cartes à jouer, mais un jeu sans règle, si ce n’est des coups. Belotte et rebelote, comme en 1814. C’est Louis XVIII 2, le retour ! Talleyrand a bien du mal à revenir à Gand, à l’appel de son roi. Il finit par le rejoindre puis le suit dans son retour en France. Le 28 juin, à Cambrai, Louis XVIII lance un appel à la réconciliation. Début juillet, il est aux portes de Paris, au château d’Arnouville. Fouché a compris que la Seconde Restauration est inévitable. Wellington la souhaite, lui aussi. La monarchie libérale est le seul régime qui convienne aux circonstances et à la France. Fin politique, Fouché sait aussi que le retour du roi risque de déchainer la réaction. Talleyrand est du même avis, il le lui dira au souper. Il faut donc poser des conditions à Louis XVIII pour maintenir un régime libéral. Président du gouvernement provisoire, Fouché se rend indispensable. Il est l’autorité légitime (et ce qu’il en reste) et règne sur la capitale. Sans lui, pas de roi aux Tuileries. Sans lui, pas de paix dans Paris. En effet, la troupe est restée fidèle à l’Empereur et veut encore ferrailler, le petit peuple préfère le rouge du bonnet phrygien au Bourbon. Là sont les cartes de Fouché.

Comme en 1814, l’option impériale est hors-jeu. D’aucuns pensent au duc d’Orléans, le fils du régicide, mais prudent, il est parti se réfugier à Londres et sait qu’il ne peut trahir la branche aînée des Bourbon. Son heure n’est pas encore venue. D’autres imaginent de donner le trône à Eugène de Beauharnais, au roi de Saxe, à l’archiduc Charles, voire même à un prince anglais. Mais en France, la solution est nationale. On n’aime pas le parti de l’étranger. Le 22 juin, Napoléon abdique en faveur de son fils. Le 23, Fouché annonce la nouvelle à la Chambre qui oublie de proclamer le règne Napoléon II. Fouché devient président du gouvernement provisoire.  Le 25 juin, il oblige Napoléon à quitter l’Elysée pour La Malmaison. Il a le champ libre à Paris. Le 3 juillet 1815, les Alliés sont aux portes de Paris. Comme les autres maréchaux, Davout, juge la résistance inutile. L’armée capitule le 4. Paris sera occupée. Wellington s’installe à Neuilly. Il est le maître du jeu de la coalition. Les Prussiens sont fous et veulent se venger des humiliations subies. Blücher veut faire sauter le Pont d’Iéna, parce ce nom de victoire française et de défaite prussienne lui écorche les oreilles. Arrivé à Paris, le tsar s’y oppose, tout comme Wellington et Louis XVIII qui dira : quant à moi, s’il le faut, je me porterai sur le pont ; on me fera sauter si l’on veut ». Devenu ministre Talleyrand, trouve une solution subtile. Il change le nom du pont, rebaptisé Pont des Invalides. Malgré les premières explosions de mines, peu dommageables, le pont est sauvé. On en parle au Souper mais l’affaire est plus tardive (9-10 juillet 1815).

Fouché négocie avec les Alliés – Wellington ne jure que par lui et l’impose au roi qui n’apprécie guère le régicide – et en coulisse avec le représentant de Louis XVIII, Vitrolles. « La nation veut vivre sous un monarque mais elle veut que ce monarque vive sous l’empire des lois »[7]. Fouché exagère la force des Jacobins et des bonapartistes pour se faire imposer à Louis XVIII, comme chef du gouvernement ou principal ministre. Il tient la ville, les ultras royalistes le vénère, lui le régicide, l’auxiliaire des noyades de Carrier à Nantes, le mitrailleur de Lyon qui mata la rébellion royaliste, le 22 novembre 1793. Sa première femme, d’une laideur proverbiale, est morte en 1812, lui laissant sept enfants. Le vieux sénateur lutine une jeunesse, rencontrée quatre ans plus tôt, Ernestine-Gabrielle de Castellane, d’une vieille famille de Provence, qu’il épousera le 1er août. Le roi sera son témoin. En attendant, le comte d’Artois, frère du roi, futur Charles X, compte sur lui. Les bons comptes font le comte ami. Le 5 juillet au soir, Fouché rencontre Wellington à Neuilly. Il y retrouve Pozzo di Borgo représentant du tsar, corse et ennemi « héréditaire » de Napoléon, Goltz, ambassadeur de Prusse, et Charles Stuart, ambassadeur de Grande-Bretagne, mais aussi Talleyrand, ministre des relations extérieures de Louis XVIII. On discute du retour du roi, de l’amnistie générale, de la cocarde tricolore que le roi refuse obstinément d’adopter. On cause jusqu’à 4 heures du matin. Dans la soirée du 6, Fouché revoit Wellington. Il cède sur la cocarde. Le général lui confirme qu’il sera ministre de la police du roi. Pour Henri IV, Paris valait bien une messe, pour son successeur, Paris vaut bien un régicide. Tacticien, Wellington a plaidé en sa faveur auprès de Louis XVIII. Fouché a gagné, il a sauvé sa carrière. Il sera ministre. Ce n’est donc pas grâce à Talleyrand qu’il obtiendra le poste, contrairement à ce que Brisville montre dans la pièce. Cependant, les préventions du roi envers Fouché le régicide sont vraies. Talleyrand a-t-il plaidé en faveur d’une solution politique intégrant Fouché ? C’est probable.

Dans l’après-midi du 6 juillet, le roi s’est rapproché de Paris. Il a quitté le château d’Arnouville pour s’installer à Saint-Denis, dans la maison de la Légion d’honneur. Talleyrand retourne voir Wellington, alors en discussion avec Fouché. Il lui confirme sa nomination officielle de ministre de la police. Il n’y a plus de Joseph Fouché, mais Son Excellence le duc d’Otrante, ministre de Sa Majesté très chrétienne. Après cette entrevue « on alla dîner, et, au sortir de table, Talleyrand emmena Fouché à Saint-Denis pour qu’il prêtât serment au roi » [8]. Chateaubriand assistait à la scène : « Introduit dans une des chambres qui précédaient celle du roi, je ne trouvai personne ; je m’assis dans un coin et j’attendis. Tout à coup, la porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime. M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur : le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment »[9].

L’origine du souper vient de là, d’un article de Henry Houssaye, paru dans la Revue des Deux Mondes en 1904. Ni les mémoires de Fouché, ni celles de Talleyrand ne le mentionne. Le seul souper dont est sûr est celui de 1814. Le 8 juillet, Talleyrand, prince de Bénévent, rentre à Paris, dans son hôtel de la rue Saint-Florentin. Il fait enlever les scellés. Donc le souper n’a pas pu avoir lieu chez lui. Ce même jour, Louis XVIII rentre à Paris. Il retrouve et son trône et son lit aux Tuileries. Le lendemain, 9 juillet, Talleyrand est nommé président du conseil des ministres, avec Fouché à la police. Le 15 août 1815, à cause de la réaction royaliste et de la Terreur blanche, Fouché est lâché par son complice. Il est renvoyé, nommé ministre de France à Dresde, remplacé par Decazes, un de ses anciens collaborateurs. Le 19 septembre, Talleyrand est lui-aussi remercié. Le duc de Richelieu lui succède. L’heure n’est plus à la modération. Le roi doit donner des gages aux ultras royaliste, qui ont gagné les élections à la Chambre (14-22 août 1815), devenue introuvable[10]. La loi du 12 janvier 1816 autorise l’exil des régicides. Fouché trouve refuge en Autriche, puis en Italie. Il écrit ses mémoires. Il meurt à Trieste en 1820. Ses mémoires sont publiées en 1824, l’année de la mort de Louis XVIII. Talleyrand survit à Valençay ou à Paris, en disgrâce. En 1830, Louis-Philippe le nomme ambassadeur à Londres. Il meurt en 1836. Il avait interdit que ses mémoires soient publiées dans les trente années suivant sa mort. Le duc Albert de Broglie (1821-1901) en assure l’édition en 1891-92. Fouché et Talleyrand fascinent encore et toujours. Mitterrand fut un Talleyrand. Sarkozy un Fouché. À qui le tour ?

Antoine de Nesle

[1] Je fais confiance aux lecteurs de la Gazette qui n’appartiennent pas à la race canine et n’aboient pas après tous les mots, expressions, heureux ou malheureux de la langue française. L’historien Bensoussan fut accusé de racisme pour avoir dit que les Arabes tétaient l’antisémitisme au lait de leur mère. Il fut heureusement relaxé par le tribunal correctionnel, grâce à un raisonnement jésuite : parler du lait de la mère, c’était évoquer la culture antisémite traditionnelle, mais s’il avait parlé du sang (des pères) cela aurait été raciste. Les deux produits du corps humain n’ont donc pas la même valeur juridique : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2017/03/07/01016-20170307ARTFIG00235-l-historien-georges-bensoussan-relaxe.php

[2] Pour être précis et rassurer les puristes, la pièce est une adaptation. Les rôles et intermèdes avec les serviteurs ont été ôtés. Ne reste donc que le face à face des deux hommes.

[3] https://www.lexpress.fr/culture/livre/entretien-avec-jean-claude-brisville_811051.html

[4]  http://www.lefigaro.fr/theatre/2015/02/02/03003-20150202ARTFIG00018–le-souper-chesnais-et-arestrup-rejouent-le-duel-imaginaire-de-fouche-et-talleyrand.php

[5]  http://www.lefigaro.fr/culture/encheres/2013/11/07/03016-20131107ARTFIG00283-le-souper-legendaire-des-derniers-jours-de-l-empire.php

[6] https://www.senat.fr/evenement/archives/D26/le_marechal_ney/le_vol_de_laigle_et_les_cent_jours.html

[7] Lettre de Fouché à Wellington, 27 juin 1815.

[8] Henry Houssaye, « Le retour du Roi en 1815 », Revue des Deux-Monde, t. 24, 1904, p 481-509.

[9]  http://gallica.bnf.fr/essentiels/chateaubriand/memoires-outre-tombe/talleyrand-fouche

[10] L’expression est de Louis XVIII.

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