Rêves d’amours et de sylphide sur la Côte d’Azur

L’année 2017 touche à sa fin. Dans le monde riche, Noël étale sa débauche consumériste. Consommer c’est exister, et un excès de consommation nourrit le sens de l’existence de l’homme contemporain. L’avoir est devenu l’âtre de l’être. Avant de brûler aux flammes de l’enfer, il réchauffe son vide en se consumant de désirs. Comme le veut la tendance amorcée depuis des années, le rêve sera technologique. La modernité a besoin d’artifices que la technologie fabrique. L’imagination est en jachère. Elle ne fabrique plus de rêve. Son imaginaire formaté, livré à domicile sur écran tactile, est à l’image de la société de consommation : violente, agressive, bruyante, sexuelle, vulgaire, marchande. Les fées ne se racontent plus, remplacée par les aliens, les avatars, les robots. La semaine des quatre Jedi sent la ferraille et le plastique, la pacotille éphémère.

Heureusement que dans toute dictature, et surtout dans la technologie, restent des refuzniks, des antimodernes, qui résistent… prouvant ainsi qu’ils existent, chantait une chanteuse nationale. On trouve encore, de temps à autres, des artisans du rêve. Ils fabriquent à l’antienne des émotions. Ils refusent l’agitation, le bruit, la violence, la déconstruction. Ils refaçonnent les héritages, continuant l’aventure intemporelle des beaux-arts. A la tête du ballet de Nice, Éric Vu-An, ancien danseur étoile, fabrique avec sa troupe, chaque année un cadeau de Noël, une machine à rêve. Cette année, la saison de danse est nordique sur la Côte de d’Azur, avec Romeo et Juliette, une chorégraphie de Serge Lifar, sur une musique de Tchaïkovski. Venu de Kiev, Serge Lifar est remarqué par Serge Diaghilev, directeur des ballets russes de Paris : il en devient le soliste. Danseur, maître de ballet, puis chorégraphe, il renouvelle la danse classique française à l’Opéra. Renvoyé à la Libération, il s’installe sur la Côte, et fonde les Nouveaux ballets de Monte-Carlo, dans une esthétique néo-classique. L’histoire de Roméo et Juliette est connue, l’archétype de l’amour romantique, donc impossible : les deux amants se rencontrent un soir. Le jeu de séduction mêle les sentiments, l’attirance, la haine, la crainte, le désir. Et, comme dans la mythologie romantique, les amours contrariés étant les plus magiques, elles finissent toujours mal, dans le désespoir ou la mort. Pas de suspens donc pour les connaisseurs. Et les seuls effets spéciaux sont l’expression et la grâce des corps, d’Alex Cuadros Joglar (Roméo) et de Julie Magnon Verdier (Juliette).

Si la modernité technologique peuple notre quotidien de robots, d’androïdes et de machines volantes, marchantes, glissante en tout genre, la mythologie gallo-germanique habite les airs d’esprits, les sylphes et les sylphides (de sylphus, génie), qui viennent taquiner et chagriner les humains. Avant que la sylphide ne devienne une marque de fromage, elle était une femme de taillé élancée, à l’allure gracieuse, avant de devenir un ballet totémique de la danse romantique, la Sylphide (1836). La chorégraphie est d’Auguste Bournonville (1805-1879). Danseur et maître de ballet, il est le fils de son père (logique), un danseur établi au Danemark, en 1782. Il étudie la danse à Copenhague, puis à Paris, et succède à son père à la tête du ballet royal du Danemark. Il sera un des grands maîtres du ballet romantique. « La danse est par son essence une expression de joie, le désir de se laisser porter par les sons de la musique ». Dans la version présentée à Nice, sa chorégraphie a été adaptée par Dinna Bjorn. Tout commence par une histoire de midinette : l’Ecossais James (Alessio Passquindici) doit épouser Elfie (Zaola Fabbrini). Dans un songe, il rencontre la Sylphide (Alba Cazzorla Luengo). C’est le coup de foudre et l’amour fou. Entre les deux femmes son cœur n’a pas balancé, le rêve a plus de charme que la réalité. Le sort en est jeté, par la vieille magicienne, Magge (Eric Vu-An) un peu sorcière. Et James de suivre la Sylphide dans le rêve et la forêt, abandonnant sa promise à un soupirant (Baptiste Claudon), moins fantasque.

Le sage le sait : commencées par le rêve, les unions avec les esprits, les fées, les elfes se terminent toujours en cauchemar. On s’emballe, on s’emporte, on s’envole, on s’évade…et patatras, l’esprit nous échappe, et seule la mort peut nous unir aux sylphides. Donc, on aura son lot de passion, de dilemme, de dispute, de jalousie, d’enchantement, de chaudron magique, de sorcières, de fête villageoise, de forêt magique, un univers 100% romantique comme il se doit, et le tout dans de magnifiques décors de toiles peintes, de charpentes et de jeux de lumières. Avec, en plus, la grâce, l’harmonie, l’élégance et la prouesse des corps : du 100% bio et naturel ! Comme quoi, point n’est besoin de technologie digitale ou d’effets spéciaux pour animer le rêve. Le bric-à-brac artisanal et l’orchestre classique traditionnel (sous la baguette de David Garforth) font de l’effet, un effet encore plus spécial que les images de synthèse. Dans une loge, une petite fille du XXIème siècle se laisse emporter par le charme de la musique et des danseurs. Elle se lève et ses bras dessinent dans l’air le mouvement du ballet. En réalité, elle est devenue la Sylphide du rêve. La magie fonctionne toujours dans l’univers magique de l’opéra à l’italienne de Nice, tout de dorures et de velours cramoisis (que les autorités feraient bien de nettoyer, la poussière s’incruste et ternit les sculptures). Le critique de cet ancien journal catholique dédié à la culture et à la télévision conclurait ainsi : pour adulte, adolescents et enfants qui veulent toujours garder des rêves d’enfance.

Antoine de Nesle

Opéra de Nice, Vendredi 29, 20 heures, samedi 30, à 20 h, dimanche 31, 15 heures : http://www.opera-nice.org/fr/evenement/247/romeo-et-juliette-la-sylphide

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