Révolte des gilets jaunes : le Nouveau monde a peur !

L’histoire se répète t’elle ? À cette question existentielle Marx répondait : « L’histoire se répète, tout d’abord comme une tragédie, après comme une farce ». Pour les historiens, bien souvent et en apparence, les événements et les situations se ressemblent, mais ils conservent leur singularité et leur originalité. Autre temps autre mœurs, autres hommes qui font l’histoire, la refont et la défont… ainsi font, font, font… les petites marionnettes de l’Histoire. Les temps peuvent avoir leurs concordances et leurs similitudes. C’est pourquoi il est impératif de maintenir l’enseignement de l’Histoire, contre les tenants du présentisme, de la nouveauté et du déracinement. L’histoire forge la culture mais aussi la conscience politique. Elle donne des clefs de lecture et de compréhension du monde et surtout l’esprit critique. Et dieu sait que les pouvoirs n’aiment pas la critique ! On l’a vu sous la présidence hollandienne : la ministre de l’Éducation nationale avait accentué le lavage de cerveaux scolaires, commencé depuis des années, afin de préparer les esprits au monde nouveau de la mondialisation heureuse et sociétale. En vain, d’ailleurs, puisque l’Esprit résiste. Heureusement ! L’Histoire a toujours quelque chose à nous raconter et à nous dire. Alors, il est bon de l’écouter, même l’Histoire peu connue, peu célébrée, peu commémorée. Un petit détour en 1848 permet d’éclairer l’actualité du jour et la rébellion annoncée des consommateurs de carburants.

Il y a cent-soixante-dix ans, la République réprimait sauvagement le révolte des ouvriers parisiens. En 1848, la situation économique était difficile. La Monarchie de Juillet était tombée en trois jours à cause de manifestations en faveur de la réforme électorale (l’abaissement du cens, ce montant de l’impôt direct nécessaire pour voter), à la fin du mois de février. À Paris, comme en 1830, les classes populaires avaient dressé des barricades dénoncer la répression et ses morts. À la Chambre, les députés avaient proclamé la république. Cette république, on la voulait sociale. Une des premières mesures fut d’ouvrir les ateliers nationaux, ateliers de charité publique, qui occuperaient les chômeurs à des travaux de terrassement. Très vite, le coût de l’opération fut insupportable pour le budget en déficit (la monarchie avait laissé un découvert de 25%). Il n’y avait plus guère de travail à donner. On diminua l’indemnité journalière des travailleurs de 2 fr à 50 cts. Puis, le gouvernement décida la fermeture des ateliers. Privé de pain, les ouvriers se rebellèrent contre une mesure inique. Les causes de la révolte sont plus dans le ventre que dans les esprits. La rue se couvrit à nouveau de barricades. Le ministre de l’intérieur, le Général Cavaignac, organisa la répression avec les troupes de ligne revenues des colonies et la garde nationale bourgeoise. Le nettoyage fut efficace, féroce et cruel. Dans les quartiers populaires, les soldats examinaient les mains des ouvriers. Leur noirceur prouvait l’usage de la poudre ; on fusillait alors sur le champ dans les rues et les cours d’immeubles. La République tua plus de 4000 personnes.

Les journées de juin actèrent le tournant conservateur de la Deuxième République, ce nouveau monde, né de la fraternité des classes et qui en fit rêver plus d’un. Elles révélèrent surtout la rupture entre les classes populaires et le régime, la république résolument conservatrice. La vile multitude se vengea en décembre, en élisant au suffrage universel, dès le premier tour, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, l’aventurier qui sut parler au peuple. Prisonnier des conservateurs, le prince président louvoya et finit par prendre le pouvoir au nom du peuple souverain, le 2 décembre 1851.  L’époque était au mépris et à la haine de classe. Les élites et les classes possédantes entretenaient la peur du rouge, du partageux, de l’ouvrier, du pauvre. Classes laborieuses, classes dangereuses ! Elles craignaient tant le désordre que le Parti majoritaire à l’Assemblée fit de l’Ordre son drapeau. On menaçait et on dénonçait et on réprimait la frustration et la colère des pauvres.

Cent-soixante-dix ans après, la situation ne semble guère avoir changé. La rupture entre le peuple et la caste des élites et des intérêts économiques, annoncée depuis vingt ans, est consommée. Ces dernières ont trouvé en Emmanuel Macron le candidat qui pourrait sauver le système et leurs intérêts sous les habillages de la communication du Nouveau monde. Mais le parti des mécontents et de la France périphérique, cette France d’en bas qui n’en peut mais, est parvenu à rassembler un tiers de voix au second tour de la présidentielle de 2017. L’adaptation à la mondialisation a besoin du sacrifice de la classe moyenne pour financer la consommation et l’État social, nécessaire au maintien de l’ordre de pauvres. Cette classe moyenne, employés, fonctionnaires et retraités, qui a voté pour Macron, est la dindonne de cette farce sordide qui programme son appauvrissement, au nom de la mondialisation heureuse. Les réformes lui ôtent les avantages fiscaux et sociaux dont elle disposait et l’accable de taxations diverses et variées, et lui promet la précarité de l’emploi à laquelle elle avait échappé.

Le 17 novembre, les petits et les moyens se retrouveront ensemble pour manifester contre la hausse des taxes sur le carburant. L’essence, c’est la goutte qui fait déborder le vase de la fiscalité et du pouvoir d’achat. La réunion des deux classes inquiète. Les pouvoirs intermédiaires ont été laminés par les réformes du droit du travail. De plus, les syndicats annoncent qu’ils ne soutiendront pas la revendication populaire et les intérêts de ceux qu’ils sont censés défendre, le travailleur et le retraité de banlieue, de périphérie et de province. Le logiciel ancien de l’antifascisme de la gauche dynastique les en empêche, abandonnant ainsi le peuple aux forces populistes, celles qui veulent défendre les classes populaires.

Le mouvement des gilets jaunes est parti de rien, des réseaux sociaux. Il exprimera la colère du peuple contre ses élites qui roulent en voiture de fonction, la frustration de la France périphérique abandonnée aux politiques de métropolisation pour servir la mondialisation. Les nouveaux pauvres sont dans la rue ! Alors, ce n’est pas la France qui a peur, mais le pouvoir. Le nouveau ministre de l’Intérieur, ancien cacique du parti socialiste rallié au macronisme, prenant des accents de Thiers contre la vile multitude, menace. Les forces de l‘ordre interviendront en cas d’entrave à la liberté de circulation. Le citoyen de base risque la matraque comme les agitateurs patentés. Le souci de défendre la liberté est louable, mais semble bien hypocrite. Manifester est encore une des libertés publiques dans les régimes démocratiques. Il n’y a que chez Poutine que la manière forte est utilisée, avant, pendant et après. Là-bas, on perquisitionne aussi les partis politiques, on emporte aussi des fichiers d’adhérents. Mais la manière forte de la démocratie organisée et verticale n’est pas réservée à Poutine. Elle semble être devenu une marque d’entremets franco-russes[1].

Paniqué, le pouvoir tente de décrédibiliser le mouvement, en dénonçant la récupération par l’opposition politique. Le chiffon rouge semble bien usé. Dans une démocratie, il est heureux que l’opposition politique s’empare du mécontentement de l’opinion publique. Un parti politique sert d’ailleurs à cela : à relayer les préoccupations des citoyens. L’article 4 de la constitution de 1948 le précise : « Les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie ». Le nouveau monde ne cesse de discréditer la démocratie et son jeu politique, afin d’imposer sa domination sans frein, sans équilibre, sans opposition : moi ou le chaos. De quoi heurter tous les partisans du libéralisme politique. Il hystérise ainsi la démocratie et fait le jeu des extrêmes… Il est fort possible que le calcul soit voulu, tant le Macron est machiavélique. Mais un jour, les extrêmes seront plus forts. Le peuple est plus mature que ne le pense ses élites aux abois. L’oppression fiscale lui suffit, il ne veut pas d’oppression policière. Qui sème le vent, récolte la tempête. Il ne faudrait pas que la journée de septembre 2018 soit une journée de juin 1848. La démocratie en sortirait encore plus affaiblie.

Antoine de Nesle

Les lecteurs intéressés par la période pourront aller à Besançon, voir l’exposition sur la période : 1848, nous serons heureux maintenant,

http://www.besancon.fr/index.php?p=1810&art_id=6669

[1] Pour les jeunes générations, rappelons que les Entremets franco-russes furent une marque de desserts, née de l’alliance de revers contre l’Allemagne, entre la république troisième et le tsar, symbolisée par la visite d’Alexandre III, le tsar du pont éponyme en 1896. La même année, Émile Cornillot inventa la Pâtisserie franco-russe qui perdurera longtemps, et marqua, au temps de la publicité télévisuelle bien des enfants friands de desserts et des mamans pâtissières.

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