Talents, jeunesse et moralisation musicale au 70ème Festival de musique de Besançon

La musique adoucit les mœurs. Donc, la musique, c’est bon pour la moralisation en cours. La musique classique surtout. Quoique. J’ai le souvenir d’une scène d’un film de Chabrol, La cérémonie, où Isabelle Huppert, la bonne, exterminait la famille sur un air de Don Giovanni de Mozart. C’est tout simplement grandiose ! ou énorme, dirait Lucchini. Bah, faut jamais copiner avec le petit personnel. Les nazis aussi aimaient la grande musique : ça ne les a pas rendus plus pacifiques et sympathiques pour autant. Tout ça c’est du truc de vieux ou de l’Histoire. Soyons résolument modernes. Et il faut l’être en Macronie, sous peine d’être foudroyé de tous les noms par Jupiter, peu avare en qualificatifs qui tuent. Etre moderne et aduler la nouveauté, la « djeunesse » et sa musique bruyante : bim, boum ! bim, boum ! bim, boum ! Les basses traversent les murs et les sérénades tardives provoquent des troubles et des conflits de voisinage. Pas de quoi apaiser les mœurs. A la sortie des boîtes, abrutie de décibels et de substances plus ou moins licites, la jeunesse branchée se libère parfois en des actes de violence. Mais bon, ne faisons pas de racisme anti-jeune, à l’heure où le jeunisme est élevé en raison d’Etat. Et puis, est-ce la faute à la musique ou aux mœurs ? Nous éviterons la disputatio, aussi complexe que la résolution de l’équation de la poule et de l’œuf, avant l’arrivée du Fipronil.

Pourtant, écouter de la belle musique pourrait être très moral à notre époque de moralisation tout azimut. Etre moral où n’être pas, là est the question et the solution. Le new ministre de l’Education nationale veut réhabiliter la musique classique à l’école. On applaudit des deux mains. Il est vrai que les pauvres ont aussi droit à la grande musique, Bach Mozart, Rossini, Verdi, tout autant que les riches. L’apprentissage d’un instrument devrait même être obligatoire. Pour flatter les pauvres, les progressistes les ont longtemps confinés dans les musiques actuelles, le rap et autres genres racaille qui fascinent tant les bobos : au nom du droit à la différence et du respect de toutes les cultures, il fallait enfermer la jeunesse dans l’univers de la culture de banlieue. Donc, vive la grande musique, même et surtout dans les petites écoles.

Peut-être pas tout le classique, car il y a dans ce genre immense de la musique religieuse qui peut heurter les sensibilités laïques et provoquer de nouvelles querelles théologico-politiques. Dieu doit tout à Bach disait Cioran. Bach composa beaucoup de musique religieuse, mais aussi quelques cantates profanes. Quant aux messes et aux Passions, cela risque de heurter les élèves de confession musulmane, que le dogme diversitaire oblige à respecter dans leur différence. Ouille ! Encore des affaires de dispenses de cours en perspective… et des accommodements raisonnables trouvés par une administration bien complaisante face au revival religieux (Allah plutôt qu’Alésia). Après la cantine, les cours de sciences naturelles, Darwin et l’évolution, les droits des femmes et le voile… viendront les recours associatifs contre les leçons la musique… Rassurons-nous, on capitulera et on n’étudiera plus que la musique arabo-andalouse – au demeurant fort agréable – pour faire plaisir à tout le monde, préserver la paix sociale et le vivre-ensemble sans amalgame.

Dans la hiérarchie des genres musicaux, nous oserons donc plaider en faveur de la très nette supériorité de la musique classique. Ce qui nous vaudra d’être envoyé dans un camp de redressement du Politiquement correct, dans les provinces reculées du Boboland. J’entends les cris d’orfraie et le crissement des plumes rédigeant la fatwa. Banni soit qui mal y pense. Mais toute dictature, même culturelle, a besoin de ses dissidents et de ses martyrs. Souffrir pour une note, un contrepoint, un aria, un cantique, une symphonie, voilà qui est du plus grand chic !

Les amateurs de musique classique, las du vacarme de la modernité, s’offrent de temps à autre une cure de désintoxication dans les festivals. Il y en a plein tout l’été. Le reste de l’année, ils peuvent aussi aller au concert. Les Parisiens sont bien sûr privilégiés avec des concerts classiques tous les jours (ce qui est vraiment trop injuste). En province, on attend l’évènement : c’est cela la fracture culturelle. En septembre 2017, l’évènement musical sera le Festival de Besançon. Cette vieille dame de la musique fête ses soixante-dix ans. En Macronie, cet âge est bien avancé, trop d’ailleurs, presque faisandé, puisqu’il faut être « djeune’s » ou n’être pas. Allez, les vieux à la lanterne[1] ! Soixante-dix ans, pour un festival, sont une belle prouesse. Le Bisontin est né sous la baguette de Gaston Poulet, le père du violoniste Gérard Poulet, au sortir de la guerre. De grandes pointures de la musique sont passées par Besançon. André Cuytans, Wilhelm Furtwängler, Lorin Maazel, Georges Prêtre, Henri Dutilleux, Charles Munch, Olivier Messiaen, Isaac Stern, Alfred Brendel, Sergiu Celibidache, Zubin Mehta, Paul Tortelier, Montserrat Caballé, Régine Crespin, Elisabeth Schwarzkopf, et d’autres célébrités consacrées et des talents à leurs débuts.

Le festival bisontin a survécu aux aléas des financements publics et privés et du mécénat (devenu bien radin ces temps-ci), aux cachets prohibitifs des grandes stars de la mondialisation musicale, et même à l’absence de salle qui aurait pu lui être dédié. La municipalité, de gauche depuis plus de cinquante ans[2], n’a jamais voulu dédier de temple à la musique classique. Un temps, les mélomanes allaient même au Palais des sports. Donc, point d’auditorium à Besançon. Dijon, la voisine, devenue capitale de la grande région Bourgogne-Franche-Comté, a le sien, mais n’a pas la tradition et l’orchestre qu’a Besançon. On se demande ce qu’ont fait les maires socialistes pour mettre en valeur cet atout culturel. En 1981, ils auraient pu demander des sous à Jack Lang qui, à l’âge de la décentralisation et du « toutisme » culturels, leur aurait volontiers donnés. Mais, les édiles n’ont pas l’air d’aimer plus que ça le classique. Le maire dort au concert. Et puis, le classique, c’est de la musique de droite, élitiste : on ne se fait par réélire avec un festival. Les édiles préfèrent les musiques actuelles, qui ont eu le bonheur et le privilège d’une salle. L’amour « djeune’s » a valu ce baiser : la SMAC ou salle des musiques actuelles, sise près d’une friche industrielle, feue la Rhodiaceta. Petit à petit, la vielle ville espagnole chère à Victor Hugo[3] (nom donné à l’orchestre local) perd de sa fierté et se vide de ses institutions au profit de la nouvelle capitale régionale. Besançon se « sous-préfecturise » comme ses consœurs déclassées, grâce à la réforme énarco-hollandienne. On pourrait commander au prochain compositeur en résidence un opéra ou une symphonie dédiée à la mort des provinces d’autrefois, avec pour titre : Les douze métropoles régionales et le désert français. Haydn a bien écrit un Israël au désert.

Au programme de cette saison historique, on saluera la venue de Charles Dutoit, du Royal Philarmonic de Londres, de l’Orchestre national de Lyon, du NDR Radiosphilarmonie de Hanovre, du Lüzerner Sifonieorchester, des ensembles Aedes, Les Dissonances, des pianistes Philippe Cassard, l’enfant de la ville, Alexandre Tharaud, Nicholas Angelich, de la mezzo Carine Deshayes, et d’autres artistes. Dimanche après-midi, l’Orchestre français des jeunes est venu jouer la Symphonie fantastique de Berlioz, ce monument de l’art musical français. En écoutant le grand compositeur, on se rend compte qu’il y a bien un art français, une culture française, un style français, une école française, n’en déplaise à l’idole de la Randonnée politique. Saluons ici cette formation et son interprétation. L’OFJ est une rencontre initiatique de jeunes, réunis un été, pour jouer comme les grands, et s’initier à une carrière professionnelle, que la plupart continueront. Dans une ambiance de Prom’s, les fameux concerts promenade, la salle enthousiaste et les groupies déchaînées saluèrent la prouesse et le talent de la centaine de jeunes musiciens (cinquante violons, douze violoncelles et huit contrebasse, une trentaine de vents et percussions). La musique classique transforme la jeunesse (et peut être l’avenir). On se délecte à la voir se lever lorsque le chef arrive, en signe de respect. Les garçons sont en costume et nœud papillon, les filles en robe de soirée, image idéale de la jeunesse qu’unit la passion, le sens de la discipline, du respect de l’autorité et de la hiérarchie. La musique fait des miracles. Cette micro-société réalise l’idéal d’harmonie des philosophes antiques. A ceux qui désespèrent du pays (et il y a de quoi), on dira qu’il y avait cet après-midi, cent talents, de la joie, le plaisir de jouer, des regards heureux, et de l’amour. A la droite du chef, deux tourtereaux échangeaient des sourires complices, se caressaient avec l’archet, et s’embrassaient à la fin, émus, épuisés et passionnés La fille versa même quelques larmes. La tournée d’été de cet orchestre provisoire est terminée, chacun retournera dans sa ville. La musique fait plus qu’adoucir les mœurs, lorsque Cupidon vient rendre visite à Terpsichore.

Une autre jeunesse, venu des quatre coins de la planète se frottera cette semaine à la direction d’orchestre. C’est l’autre singularité de ce festival, qui tous les deux ans, fait du deux en un : les concerts et le concours de chef d’orchestre, né en 1951, d’un triste constat : la domination germanique dans la direction d’orchestre et l’absence d’une école française. Beaucoup de grands chefs sont venus quérir des lauriers dans la ville hugolienne : Michel Plasson, Jesús López-Cobos, Sylvain Cambreling. Lionel Bringuier remporte la finale à 18 ans. Depuis le couronnement de Seiji Ozawa, le concours est très prisé au Japon. Eliminé une première fois, Kazuki Yamada tente sa chance en 2009 et réussit. Il dirige aujourd’hui, le Philarmonique de Monte-Carlo. Certes, le concours est sélectif. Les organisateurs ne sont pas convertis à l’égalitaire tirage au sort. Donc les auditeurs progressistes s’abstiendront (ils ne seront pas pris en traîtres). Il est toujours intéressant de voir comment le même morceau est interprété sous la baguette d’un jeune chef. Les candidats ont le droit à la différence et à des références « ethniques » de style : allemand, français, anglais, russe, asiatique… L’oreille chemine alors de huitième, quart, demi jusqu’à la finale.

Puisque la jeunesse et les talents sont, ni de droite, ni de gauche et en même temps, on se met à penser que la nouvelle ministre de la culture aurait pu honorer de sa présence cette rencontre entre le vieux festival et les nouvelles générations : les jeunes musiciens, Berlioz, les talents français, voilà de quoi faire un coup de com’, très symbolique, mais hélas peu branchouille. La musique est-elle d’ailleurs une priorité ? La ville a préféré inviter un ministre pour inaugurer un tronçon de bus en site propre, grand moment historique annulé à cause de la grève des chauffeurs. Il en est ainsi de l’infiniment grand et de l’infiniment petit.

Alors à ceux qui, proches ou lointains, feront le déplacement : bons vents, bonnes cordes, et dans Besançon vieille ville espagnole, laissez-vous emporter par la musique et adoucissez vos mœurs.

Antoine de Nesle

 

Festival international de musique de Besançon – concours de chef d’orchestre, jusqu’au    septembre 2017 : http://www.festival-besancon.com/festival-2017/

L’Orchestre Français des Jeunes : http://www.ofj.fr/fr/accueil.html

Et leurs prochains concerts :

Le 16 novembre à Soissons : http://www.ville-soissons.fr/agenda-305/orchestre-francais-des-jeunes-baroque-2700.html?cHash=cd203c3dadd99b6db284ea2c1fc983f5

Le 10 décembre au théâtre impérial de Compiègne : http://www.espacejeanlegendre.com/violeta-urmana-et-l-orchestre-francais-des-jeunes-26

Le 12 décembre à la Cité de la musique, Paris :  http://www.infoconcert.com/artiste/orchestre-francais-des-jeunes-ofj-71484/concerts.html

[1] Je réserve, dès ce jour, ma semaine au pavillon de la Lanterne.

[2] Lors des dernières municipales, les candidats de droite ont même réalisé la prouesse de prendre des fiefs imprenables de la gauche, comme Limoges, conquise au premier tour. La citadelle bisontine a résisté. Peut-être que le candidat ne faisait pas rêver…

[3] Le poète national y est né, en 1802, au hasard d’un casernement du papa, militaire. La maison natale se visite, et la poésie se récite : « Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte/ Et déjà Napoléon perçait sous Bonaparte/Et du premier consul, déjà, par maint endroit/ Le front de l’empereur brisait le masque étroit/ Alors dans Besançon, vieille ville espagnole/Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole/ Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois/Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix… C’était moi. »

Partager l'article

Commenter